Intégration des TIC et nouvelle pédagogie universitaire
L’avenir appartiendrait à ceux et celles qui collaborent. C’est du moins ce qui est ressorti de cette deuxième journée du colloque « 10 ans de TIC à l’université : enseignement, recherche et administration ». Ce colloque se voulait une occasion de réfléchir au bilan de dix années d’existence du Sous-comité sur les TIC et de technologies dans les universités. Au cours de la deuxième journée du colloque, les participants ont été amenés à se pencher sur les perspectives d’avenir des TIC en enseignement et en recherche ainsi que sur les enjeux pour les administrateurs universitaires.
Par Isabelle Savard, étudiante au doctorat en informatique cognitive offert conjointement par la TELUQ et l’UQAM.
La conférence d’ouverture de cette deuxième journée fut prononcée par le professeur Jean-Claude Guédon, du Département de littérature comparée de l’Université de Montréal. M. Guédon a voulu reprendre les débats de la veille en les traitants sous des angles différents. Il a fait un bref rappel de notre évolution et des technologies qui l’ont marquée. Plus particulièrement, il a fait le parallèle entre la culture de l’imprimerie et les technologies de l’information et de la communication. Selon lui, pour comprendre ce qui nous arrive, il faut éviter de penser en isolant des éléments, mais en s’assurant d’avoir une vision globale, une culture du numérique. En effet, nous vivons beaucoup plus qu’une évolution technologique, nous vivons une période de changements profonds au cœur même de notre culture. Notre rapport à l’information est en train de changer, nos rôles changent et en plus, selon M. Guédon, de nouveaux rôles devront être créés et les systèmes de valorisation auront à être revus : « il faut remettre les gens dans des situations beaucoup plus actives, plus organiques ». Selon lui, l’implication des différents acteurs offrirait beaucoup plus de possibilités et de meilleurs résultats.
M. Guédon a parlé de réseaux. Il a donné l’exemple de Linux, né de la volonté d’un petit groupe d’individus de se regrouper pour collaborer et échanger, qui ne cesse de gagner en popularité. Selon lui, Linux représente un modèle qui se trouvera au cœur de la culture du numérique : c’est libre, ouvert et accessible. À ce sujet, il a évoqué les travaux de David Sigh (2008), de l’université Yale, dont la thèse de base est que « la mondialisation se déploie par le truchement de réseaux et par l’expansion des standards qui en sont la condition de possibilités ». M. Guédon partage cet avis et y voit une piste d’avenir.
Et les réseaux en éducation ? Dans ce mouvement de contenu ouvert et accessible, de nombreuses initiatives voient le jour un peu partout dans le monde. Quelques-unes ont été mentionnées, dont : « ParisTechGraduate School », « Linkingopendata » et « Open Access » (inauguré à l’Université Concordia le 14 octobre dernier). M. Guédon a lancé un appel aux autres universités québécoises.
Selon lui, on a déjà prouvé que d’importantes pertes de contenus scientifiques étaient attribuables à la lourdeur des systèmes en place. Il faudrait se recentrer sur les problèmes de recherche et y travailler ensemble. Pour vraiment favoriser l’avancement de la science, ces contenus devraient être plus accessibles, ouverts et modifiables. M. Guédon précise qu’il est primordial de mettre en place un système de contrôle pour assurer la crédibilité des recherches ainsi qu’un système de valorisation des travaux, compatible avec cette nouvelle façon de faire les choses. Mais avant tout, il faut raffiner et multiplier les occasions de collaboration, ainsi que changer nos attitudes face à la collaboration.
De tels changements ne se font pas sans résistances. Les raisons qui les motivent sont multiples, mais deux d’entre elles ont été soulevées à quelques reprises lors du colloque : l’« assurance qualité » des productions de la recherche et la protection de l’anonymat des sujets humains, souvent au cœur des recherches en sciences humaines. M. Guédon a précisé qu’en accès libre, l’évaluation de la production de la recherche pouvait être beaucoup plus riche, plus raffinée grâce, notamment, au nombre potentiellement plus élevé (et plus varié) d’évaluateurs. Il soutient que nous perdons beaucoup plus en gardant ces données cachées et qu’on peut facilement protéger l’anonymat des sujets, même en accès ouvert.
Animée par le professeur titulaire Samuel Pierre, du Département de génie informatique et génie logiciel de l’École Polytechnique de Montréal, cette première table ronde a réuni quatre autres professeurs : M. Martin Gagnon, du Département d’éducation et pédagogie de l’Université du Québec à Montréal ; M. Olivier Gerbé, du Service d’enseignement des technologies de l’information de HEC Montréal ; M. Luc Guay, de la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke ; M. Jacques Raynauld, de l’institut d’économie appliquée, titulaire de la Chaire des technologies pour l’enseignement et l’apprentissage de la gestion de HEC Montréal et directeur de MATI Montréal.
Au moment d’un premier tour de table, M. Gagnon a tenu à souligner les besoins de séances en présence des étudiants. Il a raconté que malgré le fait que la présence à son cours ne soit pas obligatoire, tous les étudiants (sauf un) y assistent. M. Gerbé a enchainé en faisant remarquer que bien peu de normes régissent l’utilisation des nombreux outils auxquels nous avons accès. Il croit qu’il faudrait aller vers la standardisation. Il a donné l’exemple d’« EuroPass », une nouvelle initiative de la communauté européenne qui vise à rendre les compétences des membres visibles (et compréhensibles) dans toute l’Europe, pour illustrer les avantages à recourir à de tels formulaires standardisés en recherche. Ces formulaires, plus complets que nécessaires pour des cas particuliers, pourraient être utilisés en tout ou en partie, selon les besoins. Pour les demandes de subventions, par exemple, les différents organismes subventionnaires pourraient obtenir seulement les parties qui les intéressent. M. Luc Guay a fait référence à un programme de maîtrise, offert complètement à distance, afin de souligner la nécessité d’offrir des programmes à distance pour rejoindre une clientèle qui ne se déplacerait pas. Ayant vu le jour il y a quelques années le programme en question voit sa clientèle se multiplier de façon exponentielle. Son succès est, selon lui, attribuable à la collaboration des différents acteurs et à l’utilisation des technologies. M. Jacques Raynauld a fait remarquer que les universités ont perdu le contrôle depuis longtemps avec les TIC, qui continuent d’entrer en classe. Qu’on le veuille ou non, ces technologies vont influencer la vie des différents acteurs dans le monde universitaire ; selon M. Raynauld, il faut être plus proactifs et les intégrer en classe. Il a rappelé qu’il existait, sur la scène internationale, différents projets fructueux d’intégration des TIC en classe. Lui aussi a rappelé qu’il était primordial d’éviter de travailler en silos et de chercher à collaborer.
La période de questions a permis d’approfondir les réflexions au sujet de l’équilibre nécessaire entre les innovations matérielles et l’encadrement des humains qui doivent les intégrer. On a souligné le manque de recherche fondamentale : la recherche d’aujourd’hui serait trop loin de l’enseignement, peut-être trop liée à l’opinion, selon M. Gagnon. Le professeur Samuel Pierre a fait remarquer que les outils étaient là pour faire avancer la science mais que si on passait trop de temps à travailler l’outil, nous risquerions peut-être de nous égarer de la science. En résumé, on peut dire que l’intégration des technologies touche l’ensemble des formations offertes, tant en présence qu’à distance. À l’avenir, il faudrait s’éloigner un peu de l’outil pour se recentrer sur les stratégies pédagogiques.
M. Richard Labrie, directeur du Service informatique de l’École Polytechnique de Montréal, a permis à l’assemblée de regarder l’intégration des technologies avec les lunettes des administrateurs. Il a fait remarquer que les universités, qui avaient l’habitude d’être innovantes, se trouvent maintenant en mode rattrapage et que cette situation amène bien des inconvénients. Les administrateurs doivent répondre à des besoins toujours renouvelés, assurer l’utilisabilité de tout ce qui a déjà été intégré et gérer des problèmes d’infrastructure croissants.
M. Labrie, qui avait été à l’écoute des besoins exprimés tout au long de la première journée du colloque, en a présenté une longue liste qui comprenait notamment : la performance, les archives à vie (difficile à gérer), les sites web évolutifs, la disponibilité des nouveaux produits, les environnements collaboratifs diversifiés, la télé présence, les environnements administratifs intégrés et un support personnalisé. Les administrateurs doivent également gérer la complexité de l’intégration dont notamment l’explosion de l’information qui crée un gros problème de stockage d’informations (on veut tout garder ce qu’on avait mais on veut toujours en rajouter…). Les questions de sécurité d’un grand nombre d’usagers (plus ou moins 25 000…) les occupent aussi considérablement. « On veut que tout soit accessible de partout », il ne faut donc pas s’étonner d’apprendre que les besoins sont nombreux. M. Labrie reconnait qu’il est difficile, voire impensable d’essayer de répondre à tous ces besoins. Les administrateurs doivent s’adapter aux nouveaux défis en gérant les problèmes de résistance aux changements ET en répondant aux besoins de ceux qui n’innovent jamais assez. La table était ainsi mise pour la deuxième table ronde de la journée : Les enjeux des TIC pour les administrateurs universitaires.
Animée par M. Claude Yves-Charron, vice-recteur aux services académiques et au développement technologique de l’Université du Québec à Montréal, cette table ronde a réuni quatre présentateurs : M. Jules Chassé, vice-recteur adjoint aux ressources informationnelles de l’Université de Sherbrooke ; M. Sylvia Franke, chef des services de l’information de l’Université McGill ; M. René Lacroix, vice-recteur adjoint aux systèmes d’information, du vice-rectorat exécutif et au développement de l’Université Laval ; Mme Ghilaine Roquet, vice-rectrice adjointe aux systèmes et technologies de l’information de l’Université de Montréal.
L’usager d’aujourd’hui est beaucoup plus loin de l’infrastructure, il ne comprend donc pas toujours toutes les implications de ses demandes. D’un autre côté, il a parfois l’impression de ne pas pouvoir avancer et la lourdeur administrative sert souvent d’explication. À plus d’une occasion, lors du colloque, il a été mentionné qu’il faudrait plus de communications et de collaborations entre les intervenants des différents niveaux : apprenants, professeurs, administrateurs et autres afin de s’assurer que chacun comprenne les besoins et les contraintes de l’autre. À ce sujet, Mme Sylvia Franke a expliqué que l’Université McGill avait mis sur pied un comité de consultation au sujet des technologies pour favoriser le dialogue entre les étudiants et les institutions : « on avait pour objectif premier de sonder les étudiants au sujet de l’évolution des technologies, mais aussi d’aller chercher leur empathie vis-à-vis des contraintes des institutions en les impliquant dans la recherche de solutions ».
Parmi les préoccupations quotidiennes des administrateurs figurent sans aucun doute : la sécurité des usagers, les problèmes d’architecture de systèmes auxquels on ne cesse d’ajouter des composantes, l’hétérogénéité des compétences et des préoccupations des différents intervenants. Toutefois, le record des mentions de la journée appartient aux problèmes d’infrastructures. Il faut trouver l’espace nécessaire à tous les ajouts demandés par les usagers. Ces espaces doivent, entre autres, être munis des systèmes d’alimentation électrique, de ventilation et de sécurité appropriés.
Mme Magda Fusaro, présidente du Sous-comité sur les TIC et professeure au Département de management et technologie de l’UQAM, a conclu cette table ronde en notant qu’il était difficile de collaborer dans la complexité mais que pourtant, la clé du succès semblait passer nécessairement par l’implication de tous les acteurs. Elle a souhaité qu’on trouve une zone où tout le monde voudrait collaborer. D’ailleurs, à quelques reprises lors du colloque, on a mentionné le portfolio numérique comme étant un outil prometteur, l’outil de l’avenir, celui qui facilitera vraiment la collaboration.
Nous entrons donc dans un monde où nos rôles, nos visions, nos façons de collaborer, nos systèmes de valorisation et de reconnaissance vont changer. M. Guédon, en reprenant une phrase célèbre de McLuhan, nous a mis en garde : « Il ne faudrait pas regarder l’avenir dans un rétroviseur ». En septembre 2007, à Cape Town (Afrique du Sud), a eu lieu une rencontre qui avait pour but la promotion des pratiques favorisant l’ouverture des ressources, des technologies et des stratégies d’enseignement. À la suite de cette rencontre, une déclaration de principes, de stratégies et d’engagement dans ce mouvement d’ouverture fut formulée. C’est la déclaration de Cape Town et M. Guédon a invité les participants à la signer.
Pour consulter le site Web du colloque : http://profetic.org/colloque2008